L’ange méditerranéen de l’histoire: Lecture du roman de Rabih Alameddine

Rabih Alameddine est né en Jordanie, de parents Druzes libanais. Il a grandi entre le Koweït et le Liban et s’installe ensuite aux États-Unis où il obtient un diplôme d’ingénieur. Il entame, d’abord, une carrière d’ingénieur puis se consacre ensuite à la peinture et à l’écriture. En 2016, il reçoit le prix Femina étranger pour son roman “les vies de papier”. Sorti en 2018 et traduit de l’anglais, “L’ange de l’histoire” est son sixième livre et sa version originale lui a permis d’obtenir le prix Lambda Literarydu meilleur roman gai.

Ce livre s’inspire en partie de la vie du poète Wayne Corbitt qui puisait son inspiration dans son identité d’homme noir, gai, adepte du Sadomasochisme et qui fut ensuite atteint par le virus du sida. Le titre de l’œuvre fait référence à l’aquarelle de Paul Klee, rendue célèbre par le philosophe allemand, Walter Benjamin, dont l’auteur fait également référence dans le texte. Cette aquarelle intitulée “Angelus novus” représente selon le philosophe l’ange de l’histoire qui semble s’éloigner de son passé tout en gardant les yeux rivés dessus. Le lecteur va ainsi faire la connaissance de Jacob, un poète qui va lui livrer son histoire à la fois troublante et fascinante.

Jacob se rend aux urgences psychiatriques pour cause d’hallucinations auditives; celui-ci entend la voix de Satan. Le lecteur assiste alors à des entretiens entre Satan et la mort qui discutent au sujet de Jacob. Ils vont alors recevoir à tour de rôle, les quatorze saints auxiliaires. Ceux-ci sont réputés dans la religion chrétienne pour être de grands aides en cas de difficultés. Le protagoniste a fait appel à eux à plusieurs reprises lors d’épreuves au cours de sa vie.

Entre ces entretiens, Jacob lui-même s’adresse à son compagnon décédé en lui livrant, comme dans un journal, des brides de son existence. L’intrigue ne prend pas beaucoup de place, la chronologie n’est pas respectée et il s’agit plutôt d’une suite d’anecdotes entrecoupées par les entretiens de la mort et de Satan avec les saints. 

Un récit poignant bourré de réflexions philosophiques.

L’identité du personnage semble occuper une place centrale dans cet ouvrage. Premièrement avec son absence de sentiment d’appartenance à une culture en particulier.  Né d’un père libanais et d’une mère yéménite, Jacob se décrit lui-même comme étant un immigrant congénital. Ses parents étaient très jeunes lors de sa conception et sa mère n’était que la servante dans la luxueuse maison de Beyrouth dans laquelle elle est tombée enceinte. Celle-ci n’y avait donc plus sa place et a dû commencer à errer au Yémen avec Jacob tentant alors de lui trouver un foyer et vendant ses charmes pour subvenir à ses besoins. « J’ai laissé des morceaux de moi partout. Je suis né sans foyer, sans pays, sans race, n’ai appartenu ni à la famille de mon père ni à celle de ma mère, personne ne me reconnaissait comme faisant partie des siens ni ne le souhaitait. » (p. 20) Jacob et sa mère finissent par aller vivre dans un bordel au Caire dans lequel le garçonnet passera les plus belles années de sa vie. 

Le garçon rencontre finalement son père à l’âge de dix ans alors qu’il vient s’installer à Beyrouth avec lui. Du moins c’est ce qu’il pense, car en réalité il ne le verra que très peu dans sa vie et continuera son enfance dans un orphelinat français après avoir été converti au christianisme. Les années dans cet internat seront difficiles. Très isolé, Jacob subira sans cesse les moqueries de ses camarades et se fera aussi abuser sexuellement par l’une des bonnes sœurs. Jacob est alors le garçon le plus basané de l’orphelinat “le petit nègre”. De surcroît, fils d’une prostituée, encore une fois, il n’y a pas de place pour lui dans cet endroit.

Grâce à la sœur Salwa, supposée se contenter d’enseigner l’arabe et de sa détermination à préserver la culture libanaise au sein de l’internat, Jacob ainsi que ses camarades apprennent tout de même cette culture qui leur est arrachée. Celle-ci s’assure alors de leur transmettre les connaissances de l’Église catholique melkite qui diffère de l’Église gréco-romaine des sœurs françaises. C’est de cette façon que Jacob apprendra l’existence des saints qui l’aideront tant à surmonter diverses difficultés au cours de son existence. Elle leur transmettra également, du mieux qu’elle peut, les traditions en perdition, comme celle de la Sainte Barbe au Liban (Barbara). La coutume est que le jour de sa fête les enfants, masqués, aillent faire du porte-à-porte pour récolter des friandises dans le voisinage. 

Trop jeune et trop innocent, le garçon n’a d’autre hâte que de devenir “civilisé”. C’est pourtant grâce à cette sœur que le personnage pourra se construire un semblant d’identité culturelle. Vient ensuite son identité en tant qu’homme arabe gai, tantôt objet de désir en raison de l’exotisme qu’il évoque à certains, et tantôt craint comme étant “le terroriste arabe pédé”, celui qui ne devrait pas s’énerver, ne pas faire de vagues et rester dans l’ombre. 

Le dernier point est son identité en tant qu’homme gai. Celui qui a survécu alors que tous ses amis ainsi que son amant adoré ont succombé au virus du sida en l’espace de quelques mois. Celui qui vit avec les spectres de son passé. Le survivant qui a été épargné par les ravages de la maladie et qui reste debout malgré la solitude qui le ronge. Condamné à vivre avec les souvenirs de ses disparus et témoin de ce passé dans lequel les homosexuels étaient plus que jamais stigmatisés. Celui-ci qui parait à tort si lointain dans lequel la population pouvait sans embarras changer de trottoir tant la peur de la maladie était grande. 

Avec son style pour le moins déroutant, ce roman se lit plutôt rapidement et apporte avec lui son lot de confusion à l’image de celle dans laquelle se trouve son protagoniste. On peut imaginer l’importance du travail de recherche qui a dû accompagner la rédaction de cet ouvrage. À son tour, le lecteur peut se voir dans l’obligation d’effectuer quelques recherches au fil de sa lecture afin de saisir toute la complexité du texte. Il est donc à noter que cela peut rendre la lecture un peu ardue. Au travers de ce roman, l’auteur dénonce entre autres l’acculturation et ses conséquences sur l’identité de l’individu, rappelant ainsi à son lecteur l’importance du sentiment d’appartenance dans le développement de chacun. Un récit poignant bourré de réflexions philosophiques.

« L’ange de l’histoire », Rabih Alameddine. Éditions les escales, 2018. 408 pages

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