Le vingt unième siècle de Boualem Sansal: le règne du despotisme religieux!

L’auteur algérien, récompensé en 2015 par le grand prix du roman de l’Académie française pour le roman revu ci-dessous, croise le chemin de plus d’une célébrité. Après avoir passé une partie de son enfance dans le quartier Belcourt d’Alger, le quartier auquel Albert Camus a émigré de son village natal, le voilà lié par le titre de son roman, « 2084, la fin du monde » au célèbre roman « 1984 » de George Orwell. D’emblée, le lecteur fait un parallèle entre les deux romans. Et à juste titre, car, de ce roman dystopique, l’auteur fait même une suite. Nous apprenons au fil de la lecture que l’Abistan, où se déroule l’intrigue, serait venu à bout de l’Angsoc de Big Brother. Maintenant que le contour du roman est posé, plongeons dans les détails de l’histoire.

Par Laurette Wissler*

L’Abistan tient son nom d’après “Abi”, le prophète, messager de Yölah sur terre. Ses habitants ne connaissent rien d’autre que ses terres et ne peuvent même pas imaginer que quelque chose puisse exister en dehors. C’est la grande guerre sainte qui lui a donné naissance. Avant cet événement, aucune information n’est disponible sur ce qui a pu se passer, il n’y a pas d’histoire. Le rêve ultime des Abistanais est d’être sélectionné pour un pèlerinage. Les listes d’attente pour y participer sont en effet très longues et rien ne garantit d’avoir une place avant la fin de sa vie. Le lecteur comprend que “2084” est une date fondatrice pour le pays, mais il semblerait que personne ne soit vraiment en mesure de dire à quoi elle correspond.

Les habitants n’ont pas de libre arbitre et tout est pensé pour qu’ils n’aient pas besoin de réfléchir. Leur vie se résume à la religion et à la soumission à cette dernière. Le citoyen moyen ne sait rien, pas même concernant le monde qui l’entoure ou encore le gouvernement qui est au pouvoir; seule la foi régit sa vie.

Le personnage principal est Ati. Pendant que ce dernier vivait dans un sanatorium, isolé du monde en pleine montagne, il a entendu parler de l’existence possible d’une frontière. Ati a également eu vent de la mort inexplicable de soldats. Bien qu’à chaque fois les événements sont camouflés de façon plus ou moins habile, cela ne l’empêche pas de commencer à se questionner. Ceci étant très inhabituel pour un Abistanais, il prend même peur et essaie tant bien que mal de réfréner ces pensées. Il survit à la tuberculose et quitte alors le sanatorium pour retourner dans sa ville, Qodsabad. Ce voyage dure un an pendant lequel il rencontre Nas, un enquêteur de l’administration des archives. Celui-ci revient d’une mission lors de laquelle un village aurait été découvert donnant ainsi la preuve que la civilisation précédente était plus évoluée. Ce fait est bien entendu contraire aux enseignements. Cette révélation ne fait que renforcer le doute dans l’esprit du protagoniste. De retour dans sa ville, Ati tente de reprendre le cours de sa vie et trouve sans difficulté un travail. Tout son entourage tente de faciliter sa réintégration.

Les efforts engagés d’un côté comme de l’autre ne sont malheureusement pas suffisants et Ati n’est plus en mesure de repousser ses interrogations. Sa vie se déroule alors dans la crainte d’être démasqué. De plus, il trouve un allié en la personne de Koa. Ce dernier est un collègue de bureau très instruit. Il a bénéficié d’une éducation en raison de la notoriété de son grand-père qui était un célèbre prêcheur.

Leur passion commune est de comprendre l’Abilang et de percer son mystère. Ils vont ensemble enfreindre plusieurs fois la loi afin de satisfaire leur soif de savoir allant jusqu’à s’infiltrer dans les ghettos de l’Abistan là où vivent les Renégats. Juste après cela est annoncé la découverte d’un nouveau lieu saint bientôt ouvert au pèlerinage. Ati fait le rapprochement avec les confidences de Nas. En même temps, Koa se retrouve dans une situation délicate, car il est convoqué au tribunal de son arrondissement pour être le pourfendeur à un procès et ainsi contribuer à devoir infliger la peine de mort à une femme. Koa ne peut se résigner à cautionner ce sacrifice humain. Mais le refus n’est pas une option, car cette nomination est censée être un privilège. Ils décident alors de partir clandestinement pour l’Abigouv afin de rencontrer Nas.

Or, au bout de leur périple, Nas est introuvable et les deux compères un peu trop bavards se retrouvent en danger. Ils font alors la rencontre de Toz, un très mystérieux personnage qui mène une vie peu conventionnelle. Celui-ci va les cacher pendant plusieurs jours avant que, sans nouvelles de lui, les deux amis décident de retourner dehors afin de trouver des informations. Malheureusement, ils se font rapidement démasquer et si Ati parvient à retrouver les chemins de la cachette, il n’en est pas de même pour Koa. Les aventures vont alors prendre une drôle de tournure pour Ati, pour qui la quête de vérité demeure prioritaire.

À travers son univers totalitaire, l’auteur dénonce l’incompatibilité de l’intégrisme religieux et de la démocratie. Nous pouvons constater nombre de similitudes avec l’œuvre d’Orwell. Notamment l’Abilang que l’on peut comparer à la novlangue. Comme cette dernière, l’Abilang a été conçue dans le but de pouvoir exprimer le moins de choses possible. Cela a pour conséquence la réduction des concepts et de ce fait, de l’imagination. Nous retrouvons aussi la notion de surveillance, bien que les technologies soient absentes de l’Abistan. En effet, celle-ci s’effectue par le biais de la brigade des V qui aurait la faculté de lire dans les pensées.

Comme dans “1984”, les conforts ont été supprimés. Il semblerait que même les objets les plus simples, comme les chaises, n’existent plus. En dehors du fait qu’Abi fut un temps surnommé “Bigaye”, ce qui fait penser à “Big brother”, nous pouvons remarquer d’autres clins d’œil à l’œuvre d’Orwell tels que “1984”, année qui figure sur le sanatorium et qui pourrait correspondre à l’année de son inauguration.

Écris en plein cœur de la guerre froide, Orwell projetait un univers dominé par un régime totalitaire à l’image du régime staliniste. Sansal, par contre, nous projette dans un monde contrôlé par le despotisme religieux. Cette évolution fait écho au changement survenu dans le monde depuis la fin de la guerre froide et la montée des islamistes comme ennemi mondial. Le monde a changé et ce qui réunit les deux romans, ce n’est pas l’identité de l’ennemi auquel l’humanité fait face, mais plutôt la crainte du despotisme. Et, au-delà des ressemblances entre les deux romans, ce résumé est une invitation à la lecture qui, sans hésitation, vaut le détour. “2084, la fin du monde” vient s’ajouter à la liste des romans dystopiques et c’est avec plaisir que nous découvrons l’univers Abistanais. Boualem Sansal a sans contexte une plume magnifique ce qui peut demander à son lecteur un petit effort.

« 2084, la fin du monde », Boualem Sansal. Éditions Gallimard. 2015. 331 pages

*À part sa carrière professionnelle, Laurette Wissler passe son temps libre entre les romans. Elle partage ses lectures avec une large audience via notre blogue. 

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