Frankenstein à Bagdad : la réalité d’une région

Traduit en français en 2016, « Frankenstein à Bagdad » a remporté l’année dernière le Grand Prix de l’Imaginaire 2017 (Catégorie roman étranger). Ce roman, signé Ahmad Saadawi, dépeint la vie dans un quartier de la capitale irakienne en 2005. L’auteur est un romancier irakien, et « Frankenstein à Bagdad » est son quatrième livre. Cet ouvrage lui a permis aussi en 2014 d’être le premier écrivain irakien à être récompensé par le Prix international du roman arabe.

Par Laurette Wissler*

    Inspirée, comme son titre l’indique, du roman de Mary Shelley, l’action se déroule à Bagdad sous l’occupation américaine. Cette intrigue n’a pas de protagonistes, mais une multitude de personnages. En effet, Saadawi emmène son lecteur dans le quartier de Batawin afin de l’y laisser y découvrir ses habitants et leur quotidien. Ce dernier est plongé dans la violence en raison des attentats-suicides qui sont devenus monnaie courante, mais également à cause d’un mystérieux meurtrier en cavale.

Dans ce voisinage, nous retrouvons des personnages métamorphosés par les événements qui ont secoué le pays durant les dernières décennies, de la guerre irako-iranienne (1980-1988) à la chute de Bagdad aux mains des Américains. Nous y rencontrons notamment Hadi, le chiffonnier. Celui-ci est bouleversé par les attaques incessantes et est incapable de s’accommoder de l’omniprésence de la mort. Dévasté par le fait que beaucoup de corps ne soient reconnaissables suite aux explosions, il décide alors à sa façon de redonner visage humain à l’une des victimes de ces atrocités. Pour ce faire, il collecte alors des lambeaux de chair dans les rues de la ville afin de les coudre ensemble pour ne former qu’un seul corps. Une fois son œuvre accomplie, le corps disparaît et Hadi comprend vite que sa créature a pris vie et n’est autre que le meurtrier qui terrorise la population et les autorités.  

Ce “Frankenstein” nommé “Trucmuche” ou “sans-nom” se présente alors à son créateur et lui explique sa mission. Son but est de venger les innocents. Pour cela, il poursuit les criminels qui ont causé la mort de ceux dont son corps est composé. “Trucmuche” est déterminé à achever sa tâche et croit dur comme fer au bien-fondé de sa démarche vengeresse.

En parallèle, nous découvrons les histoires d’autres personnages du quartier, comme Elishua ou Oum Daniel (littéralement, Mère de Daniel). Cette vieille femme a perdu son fils, Daniel, à la guerre il y a vingt ans. Néanmoins, elle continue de croire à son retour providentiel. Elle vit alors entourée des fantômes de son passé et lorsque “Trucmuche” se présente sur son chemin, elle pense qu’il est son fils et une relation spéciale semble se développer entre eux.

Nous suivons aussi les aventures de Mahmoud al-Sawadi, un jeune journaliste, plein d’ambition, mais avec un grand cœur. Originaire du sud de l’Irak, il est arrivé récemment dans la capitale. Celui-ci recueille ce que tout le monde pense être les affabulations de Hadi au sujet de “Trucmuche” afin d’en faire un article. Puis, il y a l’agent immobilier, Faraj al-Dallal, qui, sans scrupule, travaille sans relâche afin de s’approprier le moindre bien immobilier dans le but d’enrichir son affaire. Enfin, nous rencontrons Abou Anmar, l’hôtelier qui tente désespérément de relancer son affaire malgré les conditions de vie dans la capitale. Nostalgique, il ne peut s’empêcher de penser à ces jours passés où son hôtel ne désemplissait pas.

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Située à l’est du Bagdad, cette photo prise par l’écrivain en 2012 représente l’immeuble qui l’a inspiré pour décrire l’hôtel Ourouba (Arabité) d’Abu Anmar (Source : page Facebook de l’écrivain).

 Parallèlement à ces histoires, le lecteur voit progressivement la mission de « Trucmuche » prendre une tournure inattendue. En effet, celui-ci est incompris. La population le fuit et il est activement recherché. Son image est salie, son but est mal interprété et il est vu comme un assassin, alors qu’il se considère comme justicier. Cependant, il peut compter sur le soutien de quelques partisans. Ces derniers l’aident dans sa quête en lui fournissant ce dont il a besoin pour assurer sa survie et se dissimuler des regards. Ses fidèles doivent entre autres sans cesse trouver des nouveaux morceaux de corps, car ceux-ci pourrissent au fur et à mesure et “sans nom” se meurt. Il s’agit soit de putréfaction naturelle ou bien la décomposition a lieu lorsque la personne à qui appartenait le morceau de chair est vengée.

Néanmoins il y a une ombre au tableau. En effet, “Trucmuche” a toujours eu pour exigence que la chair choisie pour le rafistoler soit en provenance d’innocents. Mais au fil du temps, des doutes commencent à émerger. Il constate vite que ses partisans utilisent effectivement aussi de la chair de criminel. En conséquence, son esprit devient de plus en plus confus et cela l’amène à remettre en cause sa mission. Peu à peu, sa détermination sombre. Il fait face à l’ambivalence de l’être humain et comprend qu’il est parfois difficile de savoir qui punir et qui protéger. Il en arrive alors à la conclusion que chaque être humain possède sa part d’innocence et commet des crimes à différents degrés.

   

    L’intrigue est prenante. Ce roman mélange à la fois le fantastique et le policier tout en étant également documentaire. La multitude de personnages peut parfois déstabiliser le lecteur et rendre la lecture un peu difficile à suivre, mais cela permet d’avoir un aperçu de la vie quotidienne des Irakiens sous l’occupation américaine. En effet, cette fiction donne vie à des personnages hauts en couleur, tantôt attachants et parfois détestables, nous rappelant ainsi que malgré la violence qui sévit et l’omniprésence de la mort, la volonté de vivre demeure.

La mission, claire au départ, se trouve entachée par l’histoire personnelle de chacune des victimes, incarnant ainsi les conflits actuels dans la région. L’aventure du sans-nom, ainsi que la poursuite policière et journalistique dont elle est l’objet, témoigne du démantèlement de l’État irakien d’après-invasion à tous niveaux. Cette situation chaotique régnante dans la ville outrepasse le cadre logique, et serait mieux appréhendée par la magie qui est d’ailleurs très bien exploitée par l’auteur. Ce récit projette avec authenticité les espoirs des habitants de Bagdad, mais aussi de tant d’autres villes de la région, à échapper aux malheurs les secouant. Nous pouvons sentir la détermination et la force de ce peuple qui tentent de reconstruire chaque jour. Une reconstruction aussi bien sur eux-mêmes que sur les éventuelles pertes matérielles. Une lecture que l’on achève avec émotion.

« Frankenstein à Bagdad » de Ahmed Saadawi, Éditions Piranha, 2016, 378 pages

*À part sa carriere professionnelle, Laurette Wissler passe son temps libre entre les romans. Ce premier texte envoyé à l’Association est sa première tentative de partager ses lectures avec une large audience

 

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