L’incursion turque en Afrique

Le général turc Hulusi Akar et un soldat somalien lors de la cérémonie d’inauguration de la base militaire turque à Mogadishu, Somalie le 30 septembre, 2017. Crédit photo @REUTERS/Feisal Omar


L’inauguration de la nouvelle base militaire turque en Somalie marque l’intérêt stratégique et politique d’Ankara dans la Corne de l’Afrique. Destinée selon les responsables militaires turcs et somaliens à former les forces somaliennes dans leur lutte contre le terrorisme islamiste, cette base militaire constitue un outil fondamental dans la géopolitique de la Turquie.

Par Cherif Abou Eich*

À la suite de l’inauguration de la base militaire turque au Qatar, annoncée en 2014 et inaugurée en 2017 après la rupture des relations diplomatiques entre le Qatar et ses voisins arabes (l’Égypte, l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Émirats arabes unis), Ankara a fait part de son intention d’inaugurer sa plus grande base militaire à l’étranger en Somalie au Golfe d’Aden.

Cherchant à promouvoir la coopération militaire entre les deux pays (Formations, exercices, industrie de l’armement, etc.), cette base militaire nous pousse à nous interroger, de manière générale, sur les dimensions du rôle turc en Afrique, et plus particulièrement en Somalie. Nous essayerons d’expliquer ces éléments pour conclure avec une analyse des implications régionales de l’inauguration de cette base militaire.

  1. Les relations turco-africaines

Pour appréhender les relations turco-africaines, il est important de comprendre le changement stratégique survenu en 2002 avec l’arrivée au pouvoir du Premier ministre (puis président de la République) Erdogan et de son parti islamo-conservateur, la Justice et le Développement. Dans la période suivant la Seconde Guerre mondiale, la vie politique en Turquie était marquée par l’influence importante de l’armée et des relations étroites avec l’Occident jusqu’au point de devenir membre de l’OTAN en 1951. Une nouvelle politique de « profondeur stratégique » et de « zéro problème avec les voisins » a été conçue par l’universitaire et proche conseiller d’Erdogan, Ahmet Davutoglu. Cette dernière soutient que la Turquie est l’héritière naturelle de l’Empire ottoman qui, autrefois, unifiait le monde musulman et avait donc le potentiel de devenir une « superpuissance musulmane ». Dès lors, Ahmet Davutoglu conclut que la Turquie ne peut aucunement être périphérique, ou autrement dit, un pays parallèle de l’Union européenne, de l’OTAN ou même de l’Asie.

Cependant, dans le cadre de la recherche d’un rôle plus important aux niveaux régional et international, la Turquie a adopté sa stratégie d’ouverture dans le continent africain afin de bénéficier des opportunités du marché africain, et par conséquent, rallier le soutien de ces pays aux enjeux turcs sur la scène internationale.

En effet, la Turquie a préparé en 2003 sa stratégie de développement des relations économiques avec les pays africains. Dans ce contexte, l’année 2005 a été déclarée « L’année de l’Afrique » par le gouvernement turc qui s’est vu octroyer, la même année, le statut d’observateur au sein de l’Union africaine. Et en 2008, obtenir le statut de partenaire stratégique de l’Union africaine.

La même année, la Turquie est également devenue membre de la Banque africaine de Développement (BAD) en plus d’adhérer à l’Autorité intergouvernementale pour le développement en Afrique de l’Est (IGAD). En conséquence de cette fructueuse année, les relations se sont approfondies à la suite du sommet turco-africain qui s’est tenu, pour la première fois, à Istanbul en 2008, dont la dernière édition était en octobre 2017.

  1. La dimension centrale de la Somalie

La Somalie constitue un élément fondamental dans la politique étrangère turque. La Turquie a parrainé les pourparlers qui ont mené au règlement du conflit somalien et à l’unification des deux parties de la Somalie. Ankara a également accueilli la conférence d’Istanbul pour la Somalie sous les auspices des Nations-Unies en 2010, dont est issue la déclaration d’Istanbul. Cette dernière est la feuille de route menant à une réconciliation nationale, notamment à travers la rédaction de la constitution et l’élection d’un parlement.

Outre l’accueil de la deuxième conférence sur la Somalie en 2012 pour discuter des enjeux nationaux et de la reconstruction du pays, la Turquie figure parmi les plus grands fournisseurs d’aide à la Somalie avec environ $4,5 millions par mois selon l’Organisation de Coopération et de développement économique (OCDE).

La base militaire en Somalie permet donc de protéger les intérêts turcs dans une région où leurs investissements directs s’élèvent à $6 milliards et où le volume d’échanges commerciaux turco-africain atteint environ $20 milliards pour parvenir aux $50 milliards espérés en 2023. De ce fait, la sphère d’influence turque s’étend dans la corne de l’Afrique, notamment au travers des bonnes relations qu’entretient la Somalie avec ses voisins éthiopiens qui, par conséquent, consolide l’incursion turque dans la région.

Ainsi, la Turquie est pressée de se montrer comme le pays leader pour le monde musulman en Afrique, à partir de la Somalie, surtout dans un contexte où les pays arabes sont pris dans leurs affaires internes suite aux importantes transformations politiques dans la région.

  1. Implications géopolitiques régionales

Il est évident que l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien « P 5+1 »[1] signé le 14 juillet 2015, et qui assure la levée des sanctions économiques touchant le pays, pousse la Turquie à étendre davantage sa sphère d’influence. En effet, la Turquie veut contrer l’influence iranienne dans la région et particulièrement au Yémen par sa présence en Somalie, car elle voit toujours l’Iran comme le seul concurrent pouvant la menacer dans la région. Cette menace se concrétise notamment sur d’autres dossiers comme la résolution des conflits syrien et irakien où l’axe turco-qatari, soutenant « l’opposition » syrienne, lutte contre le régime d’Assad appuyé par l’Iran et la Russie.

En outre, la présence turque dans la Corne de l’Afrique dérange plusieurs pays à l’instar de l’Égypte. Les relations entre les deux pays se sont détériorées jusqu’à rompre leurs liens diplomatiques à la suite de la destitution en 2013 du président égyptien Mohamed Morsi, issu des frères musulmans et auxquels appartient le président turc. Ainsi selon les autorités égyptiennes, Ankara pourrait en profiter afin de faire pression sur Le Caire d’une part, par sa présence dans le Golfe d’Aden, dans l’entrée sud de la mer rouge. Ce territoire permet de contrôler la navigation et le volume des échanges commerciaux du canal de Suez, l’artère de l’économie égyptienne. Et d’autre part, la Turquie peut jouer la carte de l’eau comme autre moyen de pression sur l’Égypte en renforçant notamment ses liens avec l’Éthiopie, le grand voisin de la Somalie.

Finalement, la volonté de la Turquie d’étendre sa sphère d’influence et de prétendre à être une puissance régionale se manifeste par le positionnement stratégique des deux bases militaires, au Qatar et en Somalie, qui se situent respectivement dans le Golfe Persique et dans le Golfe d’Aden. Ces derniers sont les points d’entrée les plus importants pour la région. Il ne serait donc pas surprenant de voir, dans un futur proche, plus de concurrence et de tensions sur le continent africain entre les puissances régionales voulant sortir de cette zone étroite qu’est le Moyen-Orient, dans laquelle elles se trouvent.

[1] Un accord entre l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies + l’Allemagne.

*Cherif Abou Eich est rédacteur pour l’Association et étudiant à la maîtrise en sciences politiques à l’Université de Montréal.

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