Redessiner la carte du Moyen-Orient

Photo : Le jour d’après. Le président du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, entouré par, entre autres, Bernard-Henry Lévy, Bernard Kouchner, David Pollock et Fakhry Karim. Crédit  : © twitter.com/BHL

Le Kurdistan irakien traverse une période critique de son histoire moderne. Considérés comme le seul peuple sans État souverain dans la région turbulente du Moyen-Orient, les Kurdes ont procédé au référendum sur l’indépendance le 25 septembre 2017, et ce, malgré le rejet de la part du Gouvernement irakien et de la communauté internationale.

Nous exposons tout d’abord l’évolution de la situation des Kurdes en Irak, et par la suite le processus qui a mené au référendum. Dans les deux dernières sections, nous analysons les facteurs géopolitiques derrière le référendum, puis déboucher sur ce qu’on appelle la crise de l’État-nation moderne.

Par Cherif Abou Eich*

  1. Les Kurdes en Irak

Malgré le Traité de Sèvres en 1920 qui prévoyait la création d’un État kurde, les Kurdes se retrouvent dispersés dans quatre pays du Moyen-Orient nouvellement créés (la Syrie, l’Irak la Turquie et l’Iran). Avec la chute de l’Empire ottoman, la région a été livrée aux alliés qui ont manqué à leurs promesses d’appuyer la fondation des États autonomes. Ainsi, les Arabes et les Kurdes se trouvent éparpillés entre les États de l’accord de Sykes-Picot.  

À la suite de l’invasion américaine de l’Irak et la destitution de l’ancien président Saddam Hussein, la constitution de 2005 adoptée par toutes les catégories et composantes de la société irakienne permettait d’assurer l’unité et l’intégrité territoriale du pays. Toutefois, la nouvelle constitution a transformé le pays d’une république populaire démocratique à une république fédérale. La région à majorité kurde, située au nord de l’Irak, a ainsi été reconnue comme la seule région autonome du pays, et la langue kurde a été officialisée comme deuxième langue officielle du pays.

L’indépendance de la région autonome du Kurdistan, peuple d’environ 5 millions d’habitants, et riches en hydrocarbures, est donc perçue comme une menace à cette intégrité, mais constitue également un facteur catalyseur des tensions avec les pays limitrophes à savoir, la Syrie, l’Iran et la Turquie.

Au courant du XXe siècle, les Kurdes ont connu des conflits internes, notamment entre Barzani et Talibani, deux figures emblématiques de la problématique kurde. Parallèlement, le nationalisme kurde a plusieurs fois été l’objet d’une instrumentalisation par des pays étrangers. Il devient ainsi essentiel de comprendre la dynamique locale ainsi que la donne régionale et internationale avant de se positionner sur la question de l’autodétermination du peuple kurde.  

  1. Le référendum

Annoncé en 2014 par Massoud Barzani, le projet de référendum du Kurdistan irakien est le fruit d’un long processus entamé à travers son souhait de créer une commission parlementaire chargée de préparer le référendum. Les leaders kurdes ont profité de la présence de Daesh pour mettre en place progressivement ce projet alors que Bagdad, en pleine crise économique, se chargeait de combattre le terrorisme sur son territoire. La tenue du référendum était alors conditionnée par la reprise de Mossoul qui marque le début de la fin de Daesh dans la région.

Bien qu’au courant de la 72e session de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York (12-25 septembre 2017), l’Irak ait réitéré, par le biais de son ministre des Affaires étrangères, Al-Jarafi, son ouverture à un dialogue constructif et fructueux avec le gouvernement autonome du Kurdistan irakien, les leaders kurdes ont opté pour la position dure. Le « oui » l’a finalement emporté avec 93% selon le gouvernement autonome du Kurdistan irakien. Toutefois, la cour fédérale suprême de l’Irak a jugé ce référendum inconstitutionnel.

  1. La géopolitique dans la question kurde

Sur le plan national, la dimension politique de ce référendum est importante. Depuis que les élections présidentielles de la région autonome du Kurdistan ont été repoussées à deux reprises depuis 2015, l’actuel président, Massoud Barzani, s’est précipité à organiser un référendum qui lui permettrait de retrouver le soutien kurde qui commençait à s’effriter. Il consolide également ses positions pour d’éventuelles négociations au sujet des zones disputées où se trouvent d’importantes réserves pétrolières que l’armée irakienne avait quittées en raison de l’avancée de Daesh.

Sur le plan international, au niveau du conseil de sécurité, les membres permanents ont rejeté l’établissement du référendum. Toutefois, il est important de noter que les positions des États-Unis et du Royaume-Uni demeurent ambiguës. Les discours officiels regrettent et refusent ce référendum, bien que concrètement, leurs politiques étrangères viennent redessiner la carte du Moyen-Orient. De plus, Israël est le seul pays qui affiche clairement son soutien et son appui au référendum kurde, carte qu’elle va très probablement jouer pour affaiblir son ennemi iranien.

  1. Crise de l’État nation moderne

La région du Moyen-Orient est devenue l’épicentre des conflits internationaux les plus violents et vicieux de l’histoire moderne. L’historique de guerres et de conflits civils ainsi que la prolifération du terrorisme, accentués de nos jours par la rivalité russe et étatsunienne dans la région, nous mènent à réfléchir sur la crise de l’État et l’effacement progressif de l’État nation moderne.

La stratégie de démantèlement des pays de la région se poursuit dans un contexte où l’élimination de Daesh s’avère imminente et où leurs pertes de territoires sont de plus en plus importantes. L’indépendance de la région autonome du Kurdistan semble être la nouvelle carte qui servira comme moyen de pression sur l’Irak, mais également comme instrument pour la partition de la Syrie surtout après la récupération progressive des territoires par le régime syrien. Dans le passé, toutes les tentatives de séparations des Kurdes ont été vouées à l’échec. Les Kurdes vont s’attirer les foudres de leurs voisins et des pays arabes de la région. Seraient-ils également lâchés comme ils l’ont été dans le passé par les États-Unis et le Royaume-Uni ?

Utilisés pour des enjeux géopolitiques plus larges (affaiblissement de l’Iran, sécurité d’Israël, etc.) dépassant le projet du « Rojava » – l’établissement du Kurdistan –, les Kurdes deviennent ainsi la nouvelle source de conflit et d’instabilité dans la région. Probablement devenus obsolètes, les conflits sectaires, notamment entre sunnites et chi’ites, feront place aux nouveaux conflits ethniques entre les Kurdes et leurs voisins arabes, turcs et perses. On sait toujours comment les guerres commencent, mais on ne sait jamais comment elles se terminent.

Finalement, il est important de noter que les Kurdes s’appuient sur ce principe d’autodétermination des peuples, explicitement écrit dans la charte de l’Organisation de Nations Unies (ONU) et signé par 193 pays. Toutefois, dans un contexte international également marqué par la volonté de la Catalogne d’obtenir son indépendance de l’Espagne, nous pouvons clairement voir qu’en dépit du système démocratique espagnol et de son niveau de développement économique, l’Espagne opte pour la position dure, quelle que soit l’issue du référendum pour préserver son unité et son intégrité territoriale.

*Cherif Abou Eich est rédacteur pour l’Association et étudiant à la maîtrise en sciences politiques à l’Université de Montréal.

 

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