Entrevues | L’ART COMME NÉGATIF DE L’HISTOIRE! Rencontre avec Claudia Polledri, chercheure à l’Université de Montréal et spécialiste du cinéma libanais

Quand les dynamiques politiques et sociales d’un peuple se révèlent particulièrement complexes, il s’agit d’une tâche délicate de les comprendre pleinement. C’est le cas pour le Liban. Chercheure et chargée de cours à l’Université de Montréal, Claudia Polledri voit dans les œuvres artistiques et cinématographiques des créateurs libanais contemporains un catalyseur de conscience. L’association Middle East and North Africa de l’Université de Montréal (MENA UdeM) l’a rencontrée aux locaux du Centre de recherches intermédiales sur les arts, les lettres et les techniques (CRIalt), centre visant à développer la recherche interdisciplinaire sur les arts et qu’elle coordonne en tant que chercheure postdoctorale. Si les artistes travaillaient aussi à la ligne de front de l’Histoire?

Par Alexis Lapointe et Sari Madi* 

Claudia Polledri consacre son travail universitaire à l’art contemporain et au cinéma du Liban. Au carrefour de multiples cultures et directement atteint par le conflit syrien, ce pays porte les traumatismes d’une guerre qui s’est étendue sur deux décennies. « Il n’y a pas d’histoire institutionnelle, officielle, qui a été faite de la Guerre du Liban, raconte-t-elle. Compte tenu de cette défaillance, la création artistique prend une importance particulière, car elle travaille précisément à partir de cette absence ». D’une certaine façon, le travail de recherche qu’elle poursuit actuellement vise à déchiffrer ces œuvres afin qu’émergent des clés pour la mémoire. Un processus qui ressemble à certains égards à celui de la restitution en photographie argentique. À la différence près qu’il s’agit cette fois de l’image elle-même qui vient servir de lumière. « L’art permet de capter et d’exprimer ce qui reste en suspens, note Claudia Polledri. Il pose des questions qui ne sont pas posées autrement ».

Films fragiles

À la session d’hiver 2017, Claudia Polledri donne pour la toute première fois un cours venant explorer la tradition cinématographique d’un pays (le cours CIN1107 – Cinémas nationaux). Une occasion pour elle de faire découvrir le cinéma du Liban aux étudiants de l’UdeM. Si la production cinématographique libanaise gagne en affirmation, elle prend souvent forme dans l’ombre en raison des difficultés de circulation de ces films au-dehors des frontières du Liban et du circuit des festivals. De fait, il s’agit des liens qu’entretient l’enseignante avec le milieu du cinéma libanais qui lui ont permis de préparer ce cours. Quel privilège pour les étudiants de plonger dans les arcanes de cette création singulière qui voit le jour aux abords de la mer Méditerranée !

Elle soulève que la thématique de l’exil et des réfugiés trouve aussi sa place dans la cinématographie du Liban. « Il y a un cinéma syrien qui existe actuellement au Liban, dit-elle. La situation des Palestiniens est également interrogée, je pense par exemple à la réalisatrice Mai Masri qui a fait le documentaire Children of Shatila[1] et plus récemment un film de fiction : 3000 Nights, présenté au Festival de Cannes en 2016.

Afin de mettre les films les plus actuels à la disposition des étudiants, la chercheure de l’UdeM s’est elle-même rendue au Liban pour les trouver auprès des cinéastes et des écoles de cinéma. « Il s’agira d’étudier la relation entre le cinéma et la nation, précise-t-elle. Ce qui dans le cas du Liban, en raison de son histoire récente, donne lieu à des questions fort intéressantes ». Un travail impliquant des échanges qui viennent nourrir l’enseignement qu’elle donne cet hiver de même que son travail de recherche universitaire.

Mouvement artistique

En Italie, Claudia Polledri a fait un master en sciences politiques portant sur le Moyen-Orient. Dans la suite de son parcours, elle a voulu continuer de travailler sur la région en allant vers des études de littérature arabe comparée. Ses recherches au sujet d’auteurs libanais l’ont menée à Beyrouth, où elle a fait connaissance avec le milieu artistique libanais. Comme la relation à l’histoire qui caractérise les œuvres de ces artistes en arts visuels l’a particulièrement interpelée, elle a extrait de ce corpus d’images le sujet de la thèse grâce à laquelle elle a obtenu un doctorat en littérature comparée en 2015 à l’Université de Montréal. Cette thèse analysant la relation entre photographie et l’histoire à partir des photographies de Beyrouth de Sophie Ristelhuebert (Beyrouth 1984), de Robert Frank (Come again, 1990 – Mission photographique de Beyrouth) et de Lamia Joreige (Beyrouth, autopsie d’une ville, 2010) s’intitule « Photographier la ville, penser l’histoire : Beyrouth dans la photographie artistique contemporaine ».

Son choix d’approfondir le travail de Lamia Joreige n’a rien d’anodin. En effet, il s’agit d’une artiste qui porte une attention particulière envers l’histoire et la mémoire du récent conflit civil (1975-1990). Reconnue internationalement, elle utilise la photo et la vidéo – qu’elle intègre parfois à différentes installations afin d’interroger les liens entre les histoires individuelles et l’histoire contemporaine du Liban.

« L’idée à la base de cette thèse, ajoute Claudia Polledri, c’était de voir les représentations de la ville de Beyrouth à trois moments particuliers de son histoire : l’invasion israélienne en 1982, les années 1980, et les années d’après-guerre ». Il n’en reste pas moins que le rapport de l’image à l’histoire a été posé d’une façon qui va bien au-delà du contexte du Liban. « Beyrouth est une ville sur laquelle plusieurs imaginaires restent projetés, note la chercheure. Il s’agit d’un cas pour ainsi dire symptomatique, du moins très particulier et pour lequel se pose clairement la question du rapport entre les images et l’histoire ».

Lamia Joreige est enfin la cofondatrice du Beirut Art Center, un centre culturel connaissant un important rayonnement au Moyen-Orient. « Les artistes de cette génération ont souvent fait des études à l’étranger pendant le conflit, mais plusieurs d’entre eux ont fait le choix de revenir après la guerre, note Claudia Polledri. C’est le cas de Lamia Joreige, qui fait partie de ce mouvement artistique émergent appelé « l’art de l’après-guerre » (voir Parachute, Beyrouth/Beirut, 2002, n. 108, et Out of Beirut, Les Presses du réel, 2006).

La tentative de produire un récit au-delà du débat sur l’objectivité des faits eux-mêmes se retrouve dans plusieurs œuvres, comme dans les archives imaginaires de la Guerre du Liban (les archives du World Atlas Group) qu’a créées Walid Raad. La réalité et la fiction en viennent à s’emmêler et se confondre dans une valse qui se fait d’autant plus prenante que provocatrice. « Il s’agit à la fois d’un travail de transmission et de création, indique Claudia Polledri. Ce sont des œuvres qui offrent des occasions d’échange, de débat ».

Un rôle essentiel à cette création puisqu’elle appelle à transcender les blessures laissées par le conflit, mais aussi à mieux vivre les défis propres à la situation actuelle au Moyen-Orient. « D’après les Libanais, le pays serait toujours pris avec un conflit latent, relate Claudia Polledri. Et les artistes invitent à réfléchir à cette situation. » Un processus qui s’arrime aux événements historiques continuant de se produire dans cette région du monde. «  Il y a une surexposition médiatique du Moyen-Orient, qui se fait notamment à travers la télévision, relève Claudia Polledri. Ces œuvres appellent à développer un autre regard ».

À la croisée des horizons

D’où vient l’intérêt de Claudia Polledri pour le Moyen-Orient? « Je suis née en Italie et je suis profondément attachée à l’idée de méditerranéité, révèle-t-elle. « Lorsqu’on passe de Beyrouth à Naples ou à Marseille, on n’a pas vraiment l’impression d’être dans des pays différents, dit-elle. Il y a un sentiment de continuité d’une rive à l’autre de la Méditerranée, et je crois qu’on gagnerait à valoriser ce lien de continuité ».

Et le Liban? « Il s’agit d’une passion et c’est difficile à expliquer en s’en tenant à un point de vue seulement rationnel, confie-t-elle. C’est un pays d’une complexité fascinante, avec ses multiples identités qui sont elles-mêmes aux sources de l’identité méditerranéenne ».

Après tout, l’amour que peut inspirer un peuple ou encore une culture n’est-il pas d’une grande noblesse? L’esprit d’ouverture qu’il sous-tend se révèle sans doute plus que jamais nécessaire aujourd’hui. Une enseignante née et formée à Naples venue parler du cinéma du Liban aux étudiants de Montréal… Comment en imaginer un plus bel exemple?

[1] Mai Masri, 3000 nights, 2015. Lien YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=tbKDxsvuhN

 *Alexis Lapointe est étudiant au Certificat en journalisme à l’Université de Montréal; Sari Madi est candidat au Doctorat en relations industrielles à l’Université de Montréal

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