Recensions de livres | À notre salut les jeunes! 16 ans dans les prisons syriennes. De Yassin al-Haj Saleh (2012)

bl-khalasÀ l’occasion de la sortie de la deuxième édition (en arabe) du livre de Yassin al-Haj Saleh, Bil-khalas ya Chabab, nous proposons une lecture du recueil de textes de cet opposant connu comme la conscience de la révolution syrienne.

L’auteur reprend le contenu intégral de la première édition (2012) et ajoute, à l’occasion de la deuxième édition, une nouvelle introduction ainsi qu’un paragraphe racontant son retour à la maison à Raqa, au nord de la Syrie, après des années en prison. Le recueil est composé de textes écrits entre 2003 et 2011, et a été publié en français dans une traduction augmentée en 2015 sous le titre de Récits d’une Syrie oubliée : Sortir la mémoire des prisons. Notre lecture se base sur la première édition arabe.

Par Sari Madi*

Le titre du livre cache un jeu de mots bien pensé. Il nous renvoie à des épreuves de prisonniers politiques syriens ainsi qu’au conflit syrien à l’heure actuelle. Le livre se divise en dix chapitres, et raconte la vie de l’auteur en prison entre 1980 et 1996. De fait, Saleh est entré en prison en 1980, à l’âge de vingt ans parce qu’il appartenait au Parti communiste (bureau politique). Après son arrestation, l’écrivain est resté en détention provisoire durant onze ans. Lui et ses camarades n’ont reçu leur jugement qu’en 1992. Ainsi, Saleh a été condamné à 15 ans de prison. Il devait en sortir en 1995. Mais au lieu d’avoir sa liberté, il a été transféré à la prison de Palmyre, car il refuse de collaborer avec le comité de prison, et d’écrire des rapports sur ses camarades. Il y passe donc un an et il sort de prison un an après la fin de son jugement.

Dans les paragraphes qui suivent, nous structurons notre lecture autour de quatre axes. Alors que le premier axe expose la vie en prison en Syrie, le deuxième axe a pour but de rendre compte de l’analyse de l’idéologie faite par Saleh. Avant de conclure, il est question, dans le troisième et le quatrième axe, de la nostalgie de la prison et de la vie après la sortie de prison.

La vie en prison en Syrie 

Dès le début du recueil, deux aspects de la vie en prison en Syrie sont mis en exergue. D’une part, le placement en détention avant jugement pour une si longue période est un crime et un manquement au droit du prisonnier de connaître le temps qu’il va passer en prison. D’autre part, la prison de Palmyre est « la prison dont rêvent tous les tyrans » (p. 39, traduction libre). Elle est généralement réservée aux ennemis absolus du régime syrien, comme les Frères Musulmans et les Baasistes irakiens. Les conditions de détention dans cette prison sont extrêmement sévères où il est, entre autres, interdit de regarder dans les yeux des gardiens, de ne pas parler à voix basse, etc.

Parallèlement, l’auteur distingue deux types de prisonniers : les prisonniers « tueurs de temps » et les prisonniers « profiteurs de temps ». La première catégorie englobe les prisonniers qui refusent de se concilier avec la prison, et ils se dirigent ainsi vers les moyens de divertissement (jeu de cartes ou autres), alors que la deuxième est composée des prisonniers qui intègrent l’expérience dans leur parcours de vie, et qui se mettent à apprendre. Bien que la démarcation entre les deux catégories soit floue, Saleh avance que ces deux types s’identifient à deux visions différentes de la prison. Le tueur de temps comprend la prison comme une expérience douloureuse où les jours se suivent et se perdent. De son côté, le profiteur de temps voit dans la prison une expérience émancipatrice. En s’identifiant à la deuxième catégorie, Saleh dit avoir permis à la prison de le construire (p. 31). Pour lui, la prison était la circonstance opportune pour se libérer des autres prisons-croyances qui l’enfermaient, et qui sont d’ailleurs plus sévères que l’emprisonnement physique (p. 38).

L’idéologie

L’analyse de l’idéologie par Saleh se fait sur deux plans. La première prise de conscience se fait à la suite de l’existence des caisses où les prisonniers cotisent. En effet, dans la cellule, il y avait deux caisses, une première caisse basée sur le principe de la coopération et de la participation facultative, et une deuxième basée sur des principes idéologiques. La seconde n’a pas réussi parce qu’elle se base, dit Saleh, sur un collectivisme absolu. Ce collectivisme n’a pas tardé à se transformer en un individualisme absolu (p. 57).

Cette analyse se poursuit sur un autre plan qui est celui des idéologies de la prison (p. 112). Pour Saleh, les idéologies de la prison dénient l’indépendance de la prison et l’attachent à des éléments externes. En revanche, il y a la culture de prison où la prison est vue comme une entité indépendante. Les idéologies de la prison conduisent au mythe du prisonnier politique où celui-là est privé de sa personnalité et de son indépendance, et il passe ses années en prison à résister à ses bourreaux. Saleh appelle à se débarrasser de ce mythe, et à le remplacer par un autre type, qui est celui d’un prisonnier qui lutte contre son arrestation, mais qui respecte sa prison, son existence, et son présent. La prison est donc pour Saleh une expérience personnelle du détenu.

Dans le même ordre d’idées, les idéologies de la prison font en sorte que les actes héroïques à l’intérieur de la prison sont sans importance sauf s’ils sont au service de l’idéologie suivie. Ainsi, il devient insignifiant de mettre en exergue l’histoire personnelle : le prisonnier idéal se nie et s’efface pour laisser place à la lutte idéologique. Par contre, dès qu’on s’éloigne de ce mythe, il devient possible d’envisager l’écriture de cette expérience.

Pour ce qui est du passé communiste de l’auteur, il raconte comment il s’est retiré du parti après environ huit ans de prison. Il a abandonné le communisme durant les années quatre-vingt, mais il est resté pour la liberté et l’égalité et il s’identifie toujours à la gauche politique. Dans sa critique, il voit l’idéologie communiste comme une idéologie importée et étrangère à la culture locale.

La nostalgie de la prison 

Alors, l’auteur avance une autre vision de la prison. Ce n’est pas seulement que Saleh a une sorte de nostalgie de la prison, mais aussi que son emprisonnement est arrivé dans une période de sa vie où cela lui a rendu service (c’était le bon endroit où être durant cette période). La prison était sa chance pour se reconstruire de façon plus appropriée et pour se libérer, s’émanciper ; pour former une vision différente du monde.

Cette émancipation pousse l’auteur à la nostalgie de la prison comme on l’a mentionné. Dans son analyse de la nostalgie de la prison, Saleh met de l’avant deux explications : 1. La prison comme une expérience sacrificielle : lorsque c’est le cas, le prisonnier a de la nostalgie, car il a réussi à s’émanciper, à se reformer, et à naitre de nouveau. La prison est une arène pour la formation d’une nouvelle personne. La croyance de Saleh se résume ainsi : « Il faut travailler patiemment pendant une longue période pour réaliser quoi que ce soit, et vous vous sauvez. L’être humain doit accepter de devenir un esclave pour pouvoir se libérer, un prisonnier pour pouvoir s’émanciper (p. 92, traduction libre) ». 2. La prison comme le ventre de la mère (رَحْم) : cette interprétation est liée davantage au contexte des prisonniers en Syrie, où il n’y a pas de soins et d’attention de l’État après la sortie. Le prisonnier se retrouve rapidement devant l’obligation de devenir une personne productive, alors qu’il n’est pas en mesure de le faire. Il devient ainsi plus libre qu’il ne peut le supporter, et il est dépourvu du confort chaleureux du ventre de la prison.

 « Il faut travailler patiemment pendant une longue période pour réaliser quoi que ce soit, et vous vous sauvez. L’être humain doit accepter de devenir un esclave pour pouvoir se libérer, un prisonnier pour pouvoir s’émanciper ».

La vie après la prison

Lorsqu’il s’agit de l’analyse de la prison sous le règne du régime de al-Assad, Saleh préfère évoquer les « intellectuels de la prison » que la « prison des intellectuels ». Emprisonnés dans les années 1980, ces prisonniers de gauche se sont éduqués en prison et ils ont pu sortir puis reprendre part à la vie publique durant la courte période de détente survenue après 2000.

Ils sont qualifiés, par Saleh, de capitalistes étant donné que, d’une part, ils ont un capital symbolique qu’ils ont accumulé en prison, et que d’autre part, ils appartiennent désormais à la classe moyenne et non pas à la bourgeoisie des affaires ou aux classes populaires. L’ironie, dit Saleh, c’est que ce qui a conduit à l’embourgeoisement de ce groupe se révèle être la fidélité à leurs principes de gauche en prison. Alors que ceux qui ont abandonné, en prison, les principes pour lesquels ils ont été emprisonnés, et ce pour sortir plus vite, ont perdu cet embourgeoisement.

Différent du désir de sortir de prison, un facteur qui a joué un rôle important dans le changement des principes chez les prisonniers est l’apprentissage de langues étrangères. Selon Saleh, un prisonnier qui n’a pas appris une langue étrangère reste sur les principes communistes comme la seule zone d’activité publique après la prison. Les autres, leur capital riche les a conduits à un champ plus large. Leurs connaissances linguistiques les ont amenés à une nouvelle situation sociale, et leur situation sociale a façonné leurs implications dans la lutte pour la démocratie et la liberté dans la période d’après 2000, dit Saleh.

Dans la dernière partie du livre, Saleh appuie son analyse par des informations qu’il recueillit à partir d’entrevues avec des ex-prisonniers. Il en discute de différents aspects de leurs vies, tels que leurs relations avec les affaires publiques, la famille, le travail,  la vie privée en prison et la relation avec les livres. Cette recherche se veut une documentation des parcours des prisonniers en Syrie, et est guidée par la vision de l’auteur de la prison comme une période marquée par des étapes plus difficiles que d’autres.

Conclusion 

En somme, le livre se caractérise par un degré d’humilité élevé manifesté par l’auteur à plusieurs reprises. Sur un plan politique, il différencie la sévérité de la prison, dans la Syrie actuelle, destinée aux prisonniers de gauche de celle destinée aux Frères musulmans. L’approche du régime envers les Frères musulmans est d’une cruauté incroyable. Sur un plan personnel, l’écrivain souligne les facteurs, comme son jeune âge, son célibat ou sa grande famille, qui ont fait en sorte que sa peine de prison a été moins lourde pour lui que pour les autres prisonniers.

Également, le livre montre une belle et une brillante réconciliation entre l’écrivain et son emprisonnement. Le lecteur sent que Saleh est satisfait de l’aboutissement de son parcours qui lui a permis de devenir l’écrivain qu’il est actuellement. Si c’est ainsi, c’est parce que dans les années 1970, le « clan Assad » a pris le pouvoir, et qu’il a saisi la communauté dans les années 1980. En ce sens, rester en prison dans les années 1980, période durant laquelle le processus de contrôle de la société se produisait, était la meilleure façon de vivre dignement en Syrie !

Bien que la forme du livre – celle d’un recueil de textes – conduit à la répétition de certaines idées, la lecture du livre est recommandée pour tous les spécialistes du conflit actuel en Syrie ainsi qu’à toutes les personnes intéressées par le Moyen-Orient. Le livre offre un survol panoramique des différents aspects de la vie sous le régime al-Assad, et plus important encore, c’est un voyage dans des zones interdites et inimaginables. En lisant le livre, le lecteur ne peut qu’éprouver un lien d’appartenance au vécu de Saleh. Ce n’est pas de la pitié, aucunement, mais de l’identification à ce parcours exceptionnel. Pour conclure sur une note liée davantage au conflit actuel en Syrie, nous ne trouvons rien de mieux que cette phrase de Saleh (p. 17, traduction libre) : « Ce bourbier est notre propre bourbier : nous ne pouvons ni nous envoler dessus ni mandater quelqu’un d’autre pour le pénétrer à notre place. Nous pouvons pourtant le traverser soigneusement ou avec imprudence. Le choix est le nôtre ».

« Ce bourbier est notre propre bourbier : nous ne pouvons ni nous envoler dessus ni mandater quelqu’un d’autre pour le pénétrer à notre place. Nous pouvons pourtant le traverser soigneusement ou avec imprudence. Le choix est le nôtre ».

À notre salut les jeunes[1]! 16 ans dans les prisons syriennes. Par Yassin al-Haj Saleh (2012) Beyrouth : Dar al-Saqi, 216 pages.

[1] Traduction littérale de Bil-khalas ya Chabab !

*Sari Madi est candidat au Doctorat en relations industrielles à l’Université de Montréal

 

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